Boucler l’UTMB un peu plus d’un an après son tout premier trail : c’est le défi que Cynthia, coureuse amateur fribourgeoise et médecin assistante, raconte dans ce nouvel épisode d’Au-delà du mur. Entre un village du canton de Fribourg, vingt ans de football et des gardes irrégulières à l’hôpital, son parcours vers les 170 kilomètres de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc tient presque de l’accident de calendrier. Il s’est pourtant construit étape par étape, avec une méthode très concrète.
Qui est Cynthia, cette coureuse amateur devenue ultra-traileuse ?
Cynthia a 30 ans et a grandi dans un petit village entre Bulle et Romont, dans le canton de Fribourg, pas loin des Préalpes. Elle travaille depuis trois ans comme médecin assistante à l’hôpital de Rennaz, à Villeneuve, en formation vers la médecine interne et générale. Sportivement, elle a joué au football pendant vingt ans, d’abord avec les garçons puis avec les femmes, avant de basculer progressivement vers les sports d’endurance.
Du foot au ski de randonnée, les débuts sportifs
Le football, c’était d’abord un sport de village, joué avec les copains d’école : l’aspect collectif et le côté challengeant l’ont tout de suite motivée. Le ski de randonnée est venu plus tard, en parallèle avec des copines pratiquant déjà le sport d’endurance. Ensemble, elles achètent leur matériel et se lancent dans la patrouille des glaciers au format réduit, à deux reprises, en augmentant progressivement les distances. Cette expérience de groupe reste centrale dans son rapport au sport : elle s’entraînera encore à la grande patrouille des glaciers en parallèle du projet UTMB, avec d’autres amies.
Le déclic : un premier trail nocturne à Fribourg
L’été qui suit sa dernière petite patrouille des glaciers, Cynthia traverse avec son copain une forme de petite déprime post-objectif. Pour s’en sortir, le couple se fixe un nouveau but : le Fribourg By Night Trail, programmé début décembre. L’entraînement démarre début septembre. Cynthia achète sa première montre de sport. Le choix n’est pas anodin : elle vit alors à Fribourg pour ses études de médecine, et préfère nettement la montagne à la course sur route — le trail s’impose comme une évidence, même si elle n’en avait jamais couru jusque-là.
UTMB : l’association Reaching Summits qui y mène les femmes
C’est sur Instagram que Cynthia découvre Reaching Summits, une association suisse romande fondée par Karine Fragnière pour promouvoir le sport d’endurance et d’ultra-endurance chez les femmes. Elle avait déjà suivi avec intérêt un premier projet de l’association autour de la patrouille des glaciers. Quand l’appel à candidatures pour le projet UTMB est lancé, elle le transfère d’abord à une amie trailer, convaincue que ce n’est « pas pour elle » — elle n’a couru qu’un seul trail. C’est en retombant par hasard sur une story de dernier appel, pendant une réunion de travail peu captivante, qu’elle remplit le formulaire sur son téléphone, sans trop réfléchir.
Sélectionnée malgré sa timidité assumée à l’écran, elle pense alors que sa connaissance de la montagne et son goût pour les challenges sportifs ont pesé dans la balance — ainsi que son parcours dans le football, longtemps joué avec les hommes. L’association défend justement l’idée que les femmes peuvent, elles aussi, se lancer sur des formats d’ultra-endurance dont elles s’excluent trop souvent d’elles-mêmes.
Dix-huit mois d’accompagnement, entre coach, diététique et groupe de quatre
Le projet s’étend sur dix-huit mois, avec des plans d’entraînement réguliers, un coach disponible pour des appels, et deux séances en visioconférence avec une diététicienne pour aborder la nutrition sportive — un domaine totalement nouveau pour elle. Mais le point fort du projet, selon Cynthia, reste le groupe : quatre femmes aux parcours différents, réparties aux quatre coins de la Suisse romande, devenues des amies proches. Elles se voient environ une fois par mois pour s’entraîner ensemble, et se soutiennent au quotidien par messages et appels.
UTMB : la montée en puissance de Cynthia vers l’ultra
La progression est pensée en amont par l’association. D’abord le marathon de Verbier, 40 kilomètres, première vraie course du groupe, complétée de petites courses locales comme Neirivue-Moléson. Puis le Wildstrubel, 70 kilomètres, en septembre de l’année précédente. Puis, en juin 2026, le Scenic Trail au Tessin : 120 kilomètres et environ 8 000 mètres de dénivelé positif, couru sur deux nuits, dans une organisation bien plus artisanale que les courses labellisées UTMB — peu de ravitaillement, pas de puce GPS, parfois seulement des biscuits et du Coca. Cynthia la termine en boitant légèrement, avec une douleur à la patte d’oie.
À chaque étape, elle se dit que ce sera la dernière, la plus grande distance qu’elle puisse envisager. L’objectif initial du projet était d’ailleurs la CCC, le format 100 kilomètres de l’UTMB — pas l’UTMB lui-même. C’est après le Wildstrubel, début 2026, que son coach la pousse à reconsidérer son plafond, et que la décision tombe : tenter les 170 kilomètres.
UTMB : 170 kilomètres entre Chamonix, l’Italie et la Suisse
Le départ de l’UTMB, repoussé de deux heures, a lieu le vendredi 28 août à 19h45, place du triangle de l’amitié à Chamonix — un moment qu’elle décrit comme un melting-pot d’émotions, les prénoms des coureurs inscrits sur les dossards criés par la foule tout au long de la traversée de la ville jusqu’aux Houches.
La première nuit est encombrée : Cynthia pointe autour de la 2 200e place, plus loin qu’elle ne l’imaginait. Avec ses coéquipières, elles décident de se séparer pour retrouver chacune leur propre rythme. Elle se souvient alors d’un conseil de son coach — s’attendre à s’ennuyer la première nuit — et en fait une force : partir doucement, sans s’enflammer. Elle atteint Courmayeur, au 80e kilomètre, déjà en Italie, relativement fraîche ; son copain l’y attend pour son premier ravitaillement assisté.
La suite du parcours, côté italien, offre une vue magnifique mais une chaleur plus difficile à gérer, et l’alimentation devient progressivement compliquée. La montée au Grand Col Ferret marque le retour en Suisse ; les étapes de la Fouly puis de Champex, où l’attendent des proches, lui donnent un nouvel élan avant d’entamer la deuxième nuit — le moment le plus dur moralement de l’UTMB. Pour tenir, elle refuse de penser au marathon qu’il lui reste à parcourir et se concentre objectif par objectif, montée après montée. Pour continuer à s’alimenter malgré l’écœurement, elle se force à prendre des gels en se bouchant le nez, ajoute du Coca dans ses flasques et boit du thé très sucré.
En arrivant à la Flégère, avant la dernière descente, elle regarde enfin son chrono : finir en dessous de 35 heures devient possible. Elle lance la descente, dépasse de nombreux coureurs, et rejoint Chamonix aux premières lueurs du jour, vers 6h30 du matin, sous les yeux de sa mère, de son frère et de son copain.
Ce que ce premier ultra a changé pour Cynthia
Au-delà de la performance, Cynthia retient surtout le travail sur le mental : elle décrit un tempérament plutôt pessimiste, et s’est efforcée d’aborder les derniers mois avant l’UTMB avec un état d’esprit plus positif — un changement qu’elle sent avoir eu un réel impact sur sa course. Elle identifie aussi des marges de progression techniques, en premier lieu la nutrition.
Son expérience de médecin en formation éclaire différemment sa propre douleur : elle raconte avoir mieux compris, depuis qu’elle y est confrontée elle-même, combien il est difficile de répondre à une question en apparence simple — évaluer sa douleur sur une échelle de zéro à dix — qu’elle pose pourtant quotidiennement à ses patients. Elle est claire sur un point : l’ultra-trail, avec ses nuits sans sommeil et la charge qu’il fait peser sur les articulations et les muscles, n’est pas un sport santé en soi ; c’est la préparation qui l’entoure qui peut l’être, à condition de rester à l’écoute de son corps.
Et maintenant ? Vers la Diagonale des Fous
Cynthia ne cache pas être « tombée dans la marmite » de l’ultra-trail : elle a réduit son taux de travail pour l’année à venir afin de mieux s’entraîner, et réfléchit sérieusement à s’inscrire à la Diagonale des Fous, à La Réunion. Son copain s’est lui aussi converti à l’ultra-trail, au point que leurs proches les surnomment désormais « les fous du trail ». Elle cite l’exemple de Blandine L’Hirondelle, gagnante de l’UTMB et gynécologue, pour illustrer que carrière médicale et ultra-trail ne sont pas incompatibles. À court terme, rien n’est encore décidé pour la fin de saison : elle envisage la course Racetafari, près de la Dôle, en novembre, tout en se laissant le temps de voir comment son corps récupère.