Dimanche dernier, je devais courir le marathon de Lausanne. Je ne l’ai pas terminé. Je me suis arrêté au 27e kilomètre, à Rivaz, sous la pluie. J’ai pris le premier train pour rentrer. Une question m’a trotté dans la tête dans les heures qui ont suivi. Pourquoi est-ce qu’abandonner en course fait si peur ? Parfois, c’est pourtant la décision la plus saine qu’on puisse prendre.
Je vous raconte ici ce qui s’est passé ce jour-là. Mais aussi tout ce qu’il y avait derrière : une préparation plus courte que prévu, et une raison que je n’avais encore jamais partagée. Vous avez déjà envisagé d’abandonner une course sans jamais oser ? Vous culpabilisez encore après l’avoir fait ? Cet article est pour vous.
Marathon de Lausanne : une préparation qui a manqué de temps
Ce marathon n’était, dans ma tête, qu’une étape avant un objectif plus grand. La SaintéLyon, une course de 80 km en pleine nuit, prévue fin novembre. Ce marathon devait être une formalité. Il ne l’a pas été.
J’avais débuté l’entraînement spécifique mi-août. Le volume montait jusqu’à 80 km par semaine, mais sans la régularité habituelle. Pas assez de séances difficiles. Pas assez de sorties longues sur deux mois complets. Le marathon de Morat-Fribourg, quelques semaines plus tôt, m’avait déjà donné un signal. Je n’étais pas encore revenu à mon niveau.
C’est peut-être la première leçon de cette journée. Un objectif lointain ne dispense jamais d’une préparation sérieuse pour l’épreuve qui le précède. On ne fait pas passer un marathon comme une simple sortie d’entraînement, même quand on vise beaucoup plus loin ensuite.
J’avais pris un entraîneur pour cette préparation, à la fois en vue de ce marathon et de la SaintéLyon. La cible de 160 battements par minute n’était pas arbitraire. Elle correspondait à ce que je tenais sur mes séances de 5 km. Comme repère de temps, je m’étais appuyé sur mon marathon de Lucerne de l’année précédente, bouclé en 3h42. Je me suis donc calé sur un pacer visant 3h45. Avec le recul, c’était l’erreur de départ.
Les signaux que j’ai ignorés en course
Le jour J, tout avait pourtant bien commencé. Je m’étais calé sur un groupe mené par un pacer visant 3h45. L’objectif : garder ma fréquence cardiaque autour de 160 battements par minute. Les premiers kilomètres se sont déroulés comme prévu. Gel à 5 km, premier ravitaillement à 11 km, ambiance détendue dans le peloton.
Le vrai problème, c’est que j’ai laissé le rythme du pacer prendre le pas sur mon propre indicateur. Ma fréquence cardiaque est montée à 168-169 battements par minute dès le départ. Elle a même atteint 174 dans une montée après le passage par Vevey, un point clé du parcours. En y regardant après coup, j’ai passé plus de 40 minutes au-delà de 164 battements par minute. Bien au-dessus de ma zone de sécurité. Cette montée a été, avec le recul, le vrai coup de grâce de ma course.
C’est une erreur classique, et je la nomme ici sans détour : se fier à un objectif de temps plutôt qu’à son propre corps. Le froid et le vent masquaient en plus ma sensation d’effort. Même mon ressenti m’aurait trompé ce jour-là. Seule la fréquence cardiaque disait la vérité, et je ne l’ai pas assez écoutée.
Le piège du pacer
Si vous courez avec un pacer, gardez une règle simple en tête : votre fréquence cardiaque prime toujours sur l’allure du groupe. Un pacer avance selon un objectif de temps collectif. Pas selon votre état physiologique du jour. Les deux ne coïncident pas forcément, même quand tout semble aller bien au départ.
Marathon de Lausanne : ce que je n’avais jamais raconté
Voici la partie que je gardais pour moi depuis février. Le 11 février dernier, un mercredi après-midi, j’étais assis tranquillement sur un banc dans une salle de jeux. Je surveillais mes enfants. J’ai eu un flash soudain dans l’œil gauche, comme un éclair de lumière. Sur le moment, je n’ai pas compris ce qui se passait.
Le lendemain, une sensation de voile persistait dans ma vision. Je suis allé consulter un ophtalmologue par précaution, puis j’ai été orienté vers les urgences. Après un long après-midi d’attente, un scanner cérébral a révélé une tache suspecte. Une zone du cerveau liée à la vision. Deux hypothèses étaient sur la table : un cancer, ou un accident vasculaire cérébral. Une IRM réalisée le lendemain a confirmé la seconde option. J’avais fait un AVC.
Plusieurs semaines de tests ont suivi. Elles ont permis d’identifier la cause la plus probable : un foramen ovale perméable. Une petite communication entre les deux oreillettes du cœur, restée ouverte après la naissance. Elle aurait laissé passer un caillot jusqu’au cerveau. Entre le 12 février et le 7 mai, j’ai pratiqué zéro minute d’activité physique. La plus longue coupure sportive de toute ma vie.
Je ne raconte pas cet épisode pour susciter la compassion. Je le partage parce qu’il explique directement pourquoi ma préparation était écourtée. Pourquoi je parlais constamment de « reprise » ces derniers mois. Ça me semblait important de recontextualiser les choses dans leur ensemble.
Comment j’ai pris la décision d’abandonner, sans regret
Revenons à Rivaz, au 27e kilomètre. À ce moment précis, je marchais depuis plusieurs minutes, trempé et frigorifié. Il me restait 14 km à parcourir. Je me suis dit : c’est terminé. Pas de dramatisation, pas de longue négociation intérieure. Juste un constat froid et clair.
J’ai marché jusqu’à la petite gare. Le prochain train partait dans trente minutes. J’ai choisi de rejoindre à pied le poste de ravitaillement suivant pour signaler mon abandon. Un membre de l’organisation a appelé un véhicule. J’ai attendu près d’une heure dans le froid et l’humidité avant d’être ramené à l’arrivée. Les muscles se raidissaient progressivement. C’est à ce moment que j’ai le plus ressenti la fatigue de la course.
Ce qui m’a frappé après coup, c’est l’absence totale de regret. En regardant les finishers arriver avec leur médaille, je m’attendais presque à ressentir un pincement. Il n’y en a eu aucun. Pas de frustration, pas de sentiment d’échec. Juste la certitude tranquille d’avoir fait le bon choix, au bon moment.
C’est peut-être la leçon la plus contre-intuitive de cette expérience. Abandonner en course n’est pas systématiquement un renoncement. Parfois, c’est au contraire la preuve qu’on sait encore s’écouter.
Marathon de Lausanne : 3 leçons à retenir de cet abandon
Trois enseignements ressortent clairement de cette journée. Je pense qu’ils dépassent largement mon seul cas.
Premièrement, ne vous précipitez pas à la reprise. Après une coupure, se fixer un objectif est important pour retrouver de la motivation. Mais cet objectif doit rester réaliste. Calez-le sur le temps réellement disponible pour vous préparer, pas sur le calendrier que vous auriez aimé avoir.
Deuxièmement, n’ayez pas peur d’abandonner quand plus rien n’a de sens. On a souvent l’impression qu’un abandon, c’est perdre quelque chose : de l’argent, du temps d’entraînement, une image de soi. Dans les faits, s’obstiner pour un résultat médiocre n’apporte rien de plus qu’un abandon assumé. Et ça comporte un vrai risque pour la santé, quand le corps envoie des signaux clairs.
Troisièmement, on apprend davantage d’une course ratée que d’une course parfaite. J’ai flirté avec mes limites de nombreuses fois dans ma carrière de coureur amateur, sans jamais les dépasser jusqu’à ce dimanche. Cette fois, j’ai pris mon mur. C’est précisément cette expérience complète qui me permet aujourd’hui de la partager avec vous.
Et maintenant ? Reprendre sans pression
J’ai pris la décision de remettre mon dossard pour la SaintéLyon. Plutôt que de m’y présenter dans de mauvaises conditions trois semaines après le marathon de Lausanne. Mon calendrier de courses est désormais vide, et c’est un choix assumé. Je vais continuer à m’entraîner, sans échéance immédiate, pour retrouver progressivement le plaisir de courir.
Vous traversez vous-même une période de reprise après une pause ? Il n’y a aucune honte à avancer lentement. Ni à accepter qu’un objectif initial ne corresponde plus à la réalité du moment. L’essentiel est d’être sur la ligne de départ pour les bonnes raisons.
Ce que ça change, concrètement
Reprendre sans pression veut dire accepter de perdre, pour un temps, les repères qu’on avait avant une coupure. Le lendemain du marathon de Lausanne, je montais et descendais mes escaliers normalement. Sans me tenir à la rampe, contrairement à certains finishers croisés à l’arrivée. Ce détail, aussi anecdotique soit-il, m’a confirmé une chose : mon corps n’était pas allé au bout de ce qu’il pouvait encaisser. La décision d’abandonner était la bonne, pas seulement sur le moment.
Côté SaintéLyon, renoncer à cette échéance a aussi été un soulagement pour mes proches. Le parcours de nuit comporte des tronçons isolés. Ma famille s’inquiétait de me savoir seul sur ces portions pendant plusieurs heures. Libérer mon calendrier de course a eu un effet positif qui dépasse ma seule condition physique.
Pour les personnes concernées par un accident vasculaire cérébral lié à un foramen ovale perméable, le service de cardiologie des Hôpitaux universitaires de Genève propose une information détaillée. Vous y trouverez le détail de cette anomalie cardiaque et des options de prise en charge.
Un dernier point mérite d’être dit clairement, pour couper court à toute mauvaise interprétation. Ce récit n’est pas un plaidoyer pour abandonner à la moindre difficulté. La plupart des coups de moins bien en course se surmontent, et c’est même ce qui rend l’arrivée si satisfaisante la plupart du temps. La différence, ce jour-là, tenait à la combinaison des trois éléments : une fréquence cardiaque durablement hors zone, une préparation insuffisante en amont, et un contexte de santé qui demandait de la prudence plutôt que de l’héroïsme. Ce sont ces signaux cumulés, pas un simple passage à vide, qui ont justifié ma décision.
Ce que je retiens pour la suite
Trois réflexes très concrets ressortent de cette expérience. Je compte les appliquer à ma prochaine course, quelle qu’elle soit.
D’abord, définir avant le départ un seuil de fréquence cardiaque non négociable. Et accepter de lâcher le pacer si ce seuil est dépassé trop longtemps. Ensuite, calibrer l’ambition de la course sur le volume d’entraînement réellement effectué. Pas sur le temps que je visais sur le papier. Enfin, me rappeler qu’un dossard remis à plus tard n’est jamais un dossard perdu. C’est simplement un objectif qui attend les bonnes conditions.
Le marathon de Lausanne restera, pour moi, la course où j’ai appris qu’abandonner n’est ni un échec ni une faiblesse. C’est parfois simplement la preuve qu’on a encore la lucidité de s’écouter, même quand tout pousse à continuer.